LE PARKING DU POUECH

Fin des années 80:

Le parking du Pouech est situé au fin fond d'une vallée des Pyrénées, non loin de la frontière espagnole. Il sert de base de départ pour les randonneurs de haute montagne. Chacun peut y trouver des emplacements délimités pour garer sa voiture, de grands panneaux de bois avec les cartes du coin punaisées et plastiquées, des fléchages de sentiers, des toilettes bâties en pierres locales, des tables faites de gros morceaux de bois empiétés de béton, et même des barbecues avec de grosses grilles scellées.

En fin d'après-midi, nous avons attendu sur le parking que repartent les berlines et quatre-quatre et leurs occupants avec leurs grosses chaussures et leurs énormes sacs. A la tombée de la nuit, il ne restait plus que deux voitures "étrangères", sans doute de ceux qui aiment dormir dans les refuges d'altitude ou planter la tente dans la nature sauvage.

Tranquillement, comme si tout cela était très naturel, nous avons alors ouverts les coffres et sorti le matériel des véhicules pour l'installer sur le site: groupe électrogène, éclairage, petite sonorisation, camion aménagé en bar. Une petite infrastructure très légère et mobile, facile à transporter et mettre en place.

J'avais insisté sur ce point et calmé les ardeurs mégalomanes de certains organisateurs. Il fallait absolument que la régie technique soit efficace bien sûr, mais simplifiée. En tant que technicien, je ne me sentais pas de sortir le grand jeu et le gros son (que tout le monde réclame toujours) dans des conditions si précaires. D'ailleurs le groupe électrogène ne donnait que 3 ampères et ce n'était donc pas la peine de s'exciter outre mesure.

Pour être sûrs d'en avoir au moins un (de groupe électrogène), nous avions demandé à trois personnes différentes, et l'histoire nous donna raison car il n'y en eut qu'un seul à se présenter à l'arrivée, appartenant à l'un de ces types qui habitent dans les granges de montagne et n'ont que ça pour électricité. L'un d'entre nous, d'entre les organisateurs, fut chargé de le faire démarrer et de s'assurer qu'il fonctionne toute la nuit. On le vit partir dans les buissons alentours avec sa rallonge de câble, ses bidons de gasoil et deux porteurs qui peinaient dans le crépuscule.

Pendant ce temps, nous installions un semblant de scène adossé aux bâtiment des toilettes qui nous servit ainsi de backstage. Sur celle-ci, sur les limites imaginaires de son sol de béton, nous plaçâmes une batterie, un ampli basse et un ampli guitare, deux micros chants, un retour, une façade d'enceintes. Quand l'électricité arriva, précédée d'un léger ronflement de moteur dans le lointain, nous n'eûmes plus qu'à tester un voltage qui ne donna que très approximativement du 220 et à brancher vaille que vaille les amplis qui ne bronchèrent pas, presque comme d'habitude. (Ah... le Mississippi!...)

Comme il commençait à faire vraiment nuit, nous avons aussi cherché des effets d'éclairage: le toit des toilettes fut transformé en triangle psychédélique, en pyramide cosmique, grâce à deux rampes fluorescentes, tandis que deux PAR trouaient la nuit de leurs faisceaux bleus et que deux stroboscopes placés au sol apportaient un peu de mouvement en saccadant les gestes des futurs musiciens placés devant, et qui semblèrent alors comme des personnages de vieux films muets noir et blanc. Un lumière simple et efficace, qui jouera pour beaucoup dans l'ambiance générale de cette nuit.

Les gens arrivèrent vers dix heures. Ils avaient été informés par le téléphone arabe et par ces petites feuilles de papiers, distribuées sur le marché le matin même de la main à la main, que l'on appelle désormais des flys. Il n'y avait donc que des amis et ils furent plutôt nombreux. Il y eut bientôt une trentaine de véhicules garées à l'entrée du parking du Pouech et une centaine de personnes qui s'éparpillèrent dans la nature et devant la scène.

Nous comprîmes assez vite que notre bar et ce qu'il devait rapporter s'envolerait dans les sphères du rêve inachevé: chacun avait apporté en grosse quantité ses packs de bière, ses cubitainers de rouges, ses baguettes et sa charcuterie, ses paquets de tabac. Mais après tout, nous n'avions investi aucun argent et la fête promettait d'être belle, anthologique...

C'est le groupe Orgibus qui ouvrit le bal avec du rock-blues bien gras et des paroles en français. Son chanteur est de la race ancienne et instinctive de ceux qui savent alterner les gueulantes les plus tripales et les murmures les plus suaves, le tout dans un état second hésitant entre la force brute et la révélation intime. On voit tout de suite qu'il ne fait pas semblant et se donne vraiment jusqu'au fond. Avec lui, près de lui, le guitariste, le bassiste et la batteuse ne sont pas des surdoués de la technique, des preneurs de tête du contretemps et de l'harmonie qui tuent, mais n'ont pas leur pareil pour envoyer fort et carré, c'est à dire tenir le drive rock dans sa forme la plus élémentaire et efficace. Comme d'habitude donc Orgibus électrisa les chairs du public qui préfère toujours, du moins dans nos montagnes, ceux qui sont manifestement sincères, même s'ils sont parfois choquants et agressifs, que ceux qui sont distants et réfléchissent trop visiblement à ce que l'on va penser de leurs attitudes et de leurs looks (les pauvres chéris). Le parking du Pouech reçut donc cette chaleur du premier degré dans son inconscient primitif et, oubliant les jeux de la conscience et de l'apparence, commença à se laisser aller à la fête, à la spontanéité des rencontres et du lieu.

Le deuxième groupe, les Bad Gnomes, continuèrent sur le même registre du rock français mais d'une voix moins intériorisée. Leurs paroles, si elles sont chantées avec la même énergie primitive, sont plus sentimentales et parfois remplies de nostalgie. Autrement dit, ce feu qu'avait allumé Orgibus et autour duquel on avait volontiers dansé se fait plus familier et l'on s'y assoit pour se draguer et se souvenir des histoires d'amour. Mais on ne s'y endort pas, parce que la musique des Bad Gnomes est aussi faite d'harmonie bizarres et chaotiques qui emportent dans un univers inhabituel pour se résoudre dans des accords et rythmes tout ce qu'il y a de plus hard-rock. Le chanteur est alors capable de hurlements interminables qui surexcitent un groupe de fans venus exprès pour lui et qui reprennent des paroles connues par cur en hurlant de même.

Après ces groupes, nous avons fait une longue pause de dubs reggae avec un de ces DJs minimaliste qui ne fait plus entendre que le beat. Le temps que chacun revienne plus au centre de lui-même. Le temps aussi de boire un coup, de fumer une cigarette, de discuter de choses et d'autres. A cet instant, ce qui dominait, c'était la magie des lieux, de ce lieu incroyable qu'est le parking du Pouech, éloigné de toute civilisation et société, comme un îlot perdu dans la nature sauvage, habité par des gens qui ne souhaitent que s'amuser.

C'est alors que nous éteignîmes les lumières et la sono, et que dans le ciel nous ne vîmes plus que des étoiles minuscules mais parfaitement nettes, une infinité de points brillants sur un fond immensément noir. L'air était un peu frais, mais ceux qui avaient froid pouvaient se réchauffer au feu allumé un peu plus loin. Pendant quelques temps nous nous laissâmes bercer par le silence et l'obscurité.

Vers les deux heures du matin, un halo circulaire bleuté apparut au dessus du parking. Prenant insensiblement la forme d'une sphère, il descendit vers nous et se posa en plein milieu de la scène, à quelques dizaines de centimètres du sol. On entendît sortir du vaisseau des grondements sourds de machine, une épaisse nappe d'une multitude de sons indiscernables. Alors le halo se dispersa et fit place à l'hologramme d'une silhouette humanoïde vraisemblablement féminine parée de bandes fluorescentes qui soulignaient les bras, les jambes, l'articulation du corps, et qui se mit à danser sur place. Des baguettes qu'elle tenait entre chaque main surgirent de longues flammes orangées qui ondulèrent au rythme de ses mouvements.

Deux androïdes surgirent derrière elle, l'un à droite, l'autre à gauche, avec de grands yeux oranges, allongés comme ceux des chats, seule tache visible sur des corps noirs, et qui entamèrent un chant étrange et monocorde dans la langue étrange des tribus de l'âge néolithique, le tout sur un beat assez lent, lourd et syncopé.

Au centre de ce cercle un deuxième hologramme se forma sous les traits d'un colosse, le torse nu et le visage tatoué de symboles cabalistique, entouré de grosses tresses jaunes fluorescentes liées de fines lanières noires. Il tenait entre ses jambes un épais djembé basse à la peau détendue sur lequel il frappait le rythme les yeux mi-clos, la tête rejetée en arrière et qui se balançait en faisant tournoyer la chevelure.

Nous venions d'assister à un concert du groupe Mirage et n'étions plus vraiment sur le parking du Pouech, ni même dans les Pyrénées, mais flottions à quelques centimètres au dessus du sol, dans un univers complètement imaginaire. Du moins pour ceux qui ne s'étaient pas évanouis complètement dans les rêves psychédéliques.